LE COMPORTEMENT ADAPTATIF*


Introduction

L’examen de la notion de comportement adaptatif est incontournable car elle se situe au cœur même de toutes les questions qui touchent à la déficience intellectuelle. Autant le professionnel préoccupé par le diagnostic, que l’intervenant qui doit favoriser la réadaptation ou les soutiens, que l’enseignant visant des apprentissages, que les parents ou la personne avec une déficience elle-même sont touchés par le comportement adaptatif. Une bonne compréhension de ce concept et de sa mesure peuvent donc avoir un impact important sur la qualité des services et la qualité de vie des personnes.


Terminologie et définition

La notion couverte par le terme «comportement adaptatif» fait partie intégrante de la conception de la déficience intellectuelle depuis fort longtemps. Avant l’avènement des tests d’intelligence, les professionnels et chercheurs du XIXe siècle notaient chez les personnes ayant une déficience intellectuelle des limitations des compétences sociales, dans l’entraînement aux habiletés, le respect des normes et attentes sociales, la capacité de s’occuper de soi-même dans la vie, l’adaptabilité à l’environnement, etc. (Nihira, 1999). Par la suite, Doll (1947) parle de maturité sociale et milite en faveur d’intégrer ce genre d’évaluation à la démarche diagnostique.

Il faut mentionner que ce concept de comportement adaptatif n’est pas l’apanage exclusif du domaine du retard mental. On le retrouve dans plusieurs champs diagnostiques des troubles mentaux ou de la réadaptation d’atteintes neurologiques et motrices.  Il peut être utile d’examiner sommairement l’acception plus globale du comportement adaptatif.

1. Notion globale en réadaptation

La notion de «fonctionnement global» de la personne qui constitue le cinquième axe du système diagnostique (DSM-IV-TR) de l'American Psychiatric Association (2000) est assimilable à cette notion de «comportements adaptatifs globaux».  Ainsi, l'Échelle d'évaluation Globale du Fonctionnement EGF (American Psychiatric Association, 1996), bien que sous une forme relativement grossière, évalue l'adaptation de la personne au plan psychologique, social et professionnel en regard des conséquences des troubles mentaux sur la vie de la personne évaluée.

Dans le secteur du «handicap» on retrouve le même concept. La conceptualisation la plus récente et la plus importante est certainement la Classification Internationale du fonctionnement du handicap et de la santé (Organisation Mondiale de la Santé, 2001). L’OMS y parle de «performance» d'un individu dans son environnement ordinaire et décrit neuf domaines d’activité où peut être examinée cette performance. Il s'agit de : l'Apprentissage et l’application des connaissances, des Tâches et exigences générales, de la Communication, de la Mobilité, de l'Entretien personnel, des Activités domestiques, des Activités et relations avec autrui, des Grands domaines de la vie, de la Vie communautaire, sociale et civique.

Cette définition peut aussi bien servir dans le cadre de services à des personnes qui ont divers types de handicaps, autant sensoriels que moteurs ou qui présentent des maladies, des démences, des atteintes cérébrales, des troubles mentaux, et s'appliquer aussi aux personnes ayant une déficience intellectuelle dans le cadre d’une intervention réadaptative.


2. Notion spécifique pour le diagnostic

La notion spécifique du concept de comportement adaptatif réfère à son utilisation dans la définition du retard mental et d’un de ses critères diagnostiques. L'expression comportement adaptatif est utilisée sous cette forme dans le champ de la déficience intellectuelle depuis que l'Association Américaine sur le Retard Mental l'a introduite, dans son 5e  Manuel sur la Classification, en 1959 (Heber, 1961), comme un critère diagnostique qui définit la déficience mentale.  Depuis, ce construit a gagné en popularité et surtout a été précisé et opérationnalisé.  Cependant, des débats ont toujours cours quant à sa structure et même à sa pertinence dans le processus diagnostique.

Définie comme «la conformité aux attentes d’autonomie personnelle et de responsabilité sociale selon l’âge et la culture de la personne» par Grossman (1983), la difficulté à répondre à ces attentes constitue un des signes caractéristiques de la déficience. Jusqu’en 1992 les domaines spécifiques couverts par le comportement adaptatif étaient implicitement définis par les instruments de mesure disponibles sur le marché. Dans la 9e révision du Manuel de l’AAMR, Luckasson, Coulter, Polloway, Reiss, Schalock, Snell, Spitalnik, et Stark, (1992/1994) voulurent clarifier la situation en spécifiant dans la définition même, dix domaines d’habiletés adaptatives spécifiques soit: la Communication, les Soins personnels, les Compétences domestiques, les Habiletés sociales, l'Utilisation des ressources communautaires, l'Autonomie, la Santé et la sécurité, les Aptitudes scolaires fonctionnelles, les Loisirs et le Travail. 

C’est cette description du contenu qui a été retenue par les éditions subséquentes du DSM-IV (American Psychiatric Association,1994 ; 2000) dans les critères diagnostiques du Retard Mental, qui par ailleurs, utilise le terme fonctionnement adaptatif et le définit comme la façon dont l’individu fait effectivement face aux exigences de la vie courante et à sa capacité à atteindre les normes d’autonomie personnelle que l’on peut attendre eu égard à son groupe d’âge particulier, son contexte socioculturel et son environnement.

Dans sa version 2002, l’AAMR (Luckasson, Borthwick-Duffy,  Buntinx, Coulter, Craig, Reeve, Schalock, Snell, Spitalnik, Spreat & Tassé) revient au terme comportement adaptatif, maintenant défini comme «l’ensemble des habiletés conceptuelles, sociales et pratiques apprises par les individus pour permettre leur fonctionnement dans la vie quotidienne» (p.14)  Traduction libre). Cependant, l’AAMR, ne considère pas avoir significativement  restreint ou élargi par cette modification de la formulation, les domaines définis dans sa version antérieure.

La Classification Internationale des Maladies (CIM-10) de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS),(1993) parle de capacité adaptative sans en donner une définition.  Quant au manuel de l’American Psychological Association (APA), (Jacobson & Mulick,1996) il parle de fonctionnement adaptatif déterminé par la mesure du comportement adaptatif.

Le comportement adaptatif joue donc un rôle spécifique dans le diagnostic du retard mental dans plusieurs systèmes de classification depuis près de 50 ans maintenant. Son introduction comme critère diagnostique à soulevé plusieurs controverses (Zigler, Balla & Hodapp, 1984) et a entraîné une série de changements dans les définitions et les procédures d’évaluation et qui ne sont probablement pas encore terminés.


3. La fonction du comportement adaptatif dans le diagnostic

À l’origine, l’introduction du critère de déficit de comportement adaptatif dans le diagnostic visait à pondérer le rôle des tests d’intelligence qui étaient l’unique critère diagnostique. La conception de l’intelligence mettait l’accent sur la permanence d’un déficit (Grossman, 1983). De plus, les tests de Q.I. ont des capacités discriminatives réduites dans les extrêmes (écarts-types supérieurs à 2) liées à des erreurs de mesure plus élevées. Aussi, plusieurs critiques sur les biais des tests liés à la culture ou à la race ont été formulées, notamment en milieu scolaire où les élèves de minorités ethniques se retrouvaient en grand nombre dans les classes pour élèves avec une déficience (Mercer, 1973). L’évaluation du comportement adaptatif avait donc une fonction de contrepoids à la mesure du Q.I. pour en moduler l’effet sur le diagnostic et la prévalence en réduisant le nombre de faux-positifs, c’est-à-dire le diagnostic de retard mental chez des personnes ayant un score mesuré de Q.I. faible mais n’ayant pas de limitations significatives découlant de ce Q.I. faible dans leur vie courante.

Comme l’évoque Luckasson et al. (2002) un poids plus égal entre la fonction intellectuelle et la fonction adaptative s’est dégagé avec des définitions mettant l’accent sur une limitation du fonctionnement général dans certaines définitions du retard mental (AAMR, 1992/1994). Cependant, ce rôle de contrepoids pour le comportement adaptatif persiste dans la pratique des procédures diagnostiques.


4. Critères d’inclusion des domaines de contenu

L’utilisation du critère de comportement adaptatif dans le diagnostic implique une sélection, parmi les domaines globaux de comportement adaptatif, de ceux qui impliquent un lien ou une association avec le fonctionnement intellectuel.  Ainsi, Luckasson et al. (2002, p.8) précise que la limitation de l’intelligence coexiste avec des limitations reliées dans les comportements adaptatifs. L’édition de 1992/1994 (Luckasson et al.) est encore plus précise en spécifiant «qui ont un lien plus étroit avec des limitations intellectuelles qu'avec d’autres circonstances…».

Ce principe amène l’exclusion de certains domaines de comportement adaptatif qui sont liés plutôt à des déficits moteurs ou sensoriels. De la même manière les comportements maladaptifs que plusieurs échelles répertorient en même temps que le comportement adaptatif ne servent pas à l’évaluation diagnostique.

4.1. Les comportements moteurs

Nul doute que les comportements moteurs globaux et fins contribuent à l'adaptation à la vie de tous les jours. Ils font d’ailleurs partie des échelles de comportement adaptatif globales ou à visée réadaptative ou rééducative. Ils sont inclus dans plusieurs échelles pionnières et même courantes comme le Scales of Independant Behavior-Revised (Bruininks et al.,1996).  Mais comme le montrent les analyses intercorrélatives de cet instrument, les comportements moteurs chez les adultes sont peu reliés aux autres domaines de comportement adaptatif ou au fonctionnement intellectuel et de ce fait devraient être exclus de la liste des domaines de comportement adaptatif servant au diagnostic. Cette interprétation est corroborée indirectement  par Luckasson et al. (1992/1994, 2002) étant donné le choix des domaines de comportement adaptatif.

4.2. Les comportements maladaptifs

En 1969,  l'American Association on Mental Deficiency a développé le premier instrument de mesure des comportements adaptatifs, l’Adaptive Behavior Scale (Nihira, Foster, Shellhaas, Leland, 1969) et a inclus une Partie II sur les comportements maladaptifs.  Cette catégorie de comportement était alors perçue comme partie intégrante de la description de l'«adaptation» d'une personne à son milieu.  Des travaux ont montré que la présence de tels comportements pouvait être un des principaux facteurs d'échec de l'intégration communautaire d'une personne déficiente, plus que son manque de capacité dans les comportements adaptatifs proprement dits.  Plusieurs instruments ont continué la tradition de collecter de l'information des deux volets comme l’Échelle Québécoise de Comportements Adaptatifs (ÉQCA), (Maurice, Morin, Tassé 1993), et le Adaptive Behavior Scale-Second Edition (Nihira, Leland & Lambert, 1993). Le Scales of Independant Behavior -Revised (Bruininks et al. 1996) a développé un index de soutien qui intègre des données adaptatives et maladaptives. Un tel index, bien que très précieux pour des décisions réadaptatives ou de soutien, n’est pas utile pour la fonction diagnostique.


5. Le caractère développemental des comportements adaptatifs

Les comportements adaptatifs sont conçus comme commençant en bas âge et se développant tout au cours de la vie. Ils reflètent le développement cognitif, social et moteur de l'enfant dans sa conquête d'autonomie vis-à-vis de son environnement.  Il s'ensuit que les comportements adaptatifs augmentent en nombre et en complexité à mesure que l'enfant se développe.

En bas âge, il est probable que le développement cognitif, le développement sensori-moteur et les comportements adaptatifs soient indifférenciés, hautement corrélés et que l’on ne puisse parler vraiment d’une fonction comportement adaptatif vraiment différenciée.

La plupart des échelles de comportement adaptatif, en montrant l’augmentation des scores au cours de la période de 0 à 18 ans viennent confirmer le caractère développemental du comportement adaptatif.


6. Le comportement adaptatif, une performance en milieu naturel

Une différence de méthodologie de mesure fondamentale distingue le comportement adaptatif de l’intelligence. En effet, le Q.I. est issu de la mesure d’une habileté testée en milieu standardisé, certains parlent de performance maximum, alors que les comportements adaptatifs font l’objet d’une observation de la performance typique dans l’environnement naturel de la personne. L’information dans un cas est collectée par un administrateur de test qui observe directement la performance de la personne, alors que dans l’autre cas on se fie habituellement au souvenir d’observation d’une personne qui connaît bien la personne évaluée.

Le comportement adaptatif n’est donc pas affecté seulement par la capacité de réaliser un comportement donné, mais aussi par les attentes du milieu, l’opportunité d’émettre un tel comportement, par la motivation de la personne, son humeur, etc.  On n’obtient pas une mesure pure de l’«habileté adaptative», cette «richesse» du comportement adaptatif fait sa force en réadaptation, mais le rend plus difficile à interpréter en regard du critère diagnostique de retard mental.

L'Organisation Mondiale de la Santé dans sa Classification Internationale du Fonctionnement, du handicap et de la santé(OMS, 2001) introduit une distinction entre capacité et performance qui vient rejoindre les préoccupations de la présente section.  En effet,  la notion de «capacité» qui consiste à réaliser des tâches dans un environnement standard se distingue de la «performance» qui est la réalisation des tâches dans un environnement réel.

Bien que cette classification ne s'adresse pas uniquement aux personnes qui présentent une déficience des fonctions intellectuelles, elle a le mérite d'introduire une distinction opérationnelle entre les capacités que quelqu'un peut avoir de faire certaines activités (la performance maximale de Cronbach, 1984), de la performance spontanée en milieu  naturel.  La plupart des stratégies d'évaluation des comportements adaptatifs dans le domaine du retard mental misent surtout sur l’approche performance, il faut que la personne émette spontanément le comportement ou de manière autonome.  Cependant, de nombreuses confusions surgissent dans la méthodologie d'application des questionnaires.  Le «Je ne suis pas sûr, je vais vérifier s'il peut le faire» chez les répondants est une réaction naturelle mais qui constitue une source d’erreur dans l'évaluation des comportements adaptatifs.


Références

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Zigler, E., Balla, D. & Hodapp, R. (1984). On the definition and classification of mental retardation. American Journal of Mental Deficiency, 89, 215-230.


* Ce texte a servi en partie au chapitre :
Maurice, P. & Piédalue, M. (2003). L’évaluation et la mesure du comportement adaptatif. In La déficience intellectuelle, Tassé, M.J. & Morin, D., Eds. Gaëtan Morin : Boucherville